Léopold Sédar Senghor

Excerpt from his Speech on the occasion of the Peace Prize Ceremony 1968
(Frankfurt/Main,
St. Paul's Church)

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Je voudrais, tout d'abord, dire, à Monsieur le Président Heinrich Liibke, combien sa présence parmi nous me touche au-delà de toute expression. J'y vois le témoignage d'une amitié personnelle, qu'il sait partagée, et, encore plus, celui d'une haute estime réciproque, mieux: d'une amitié entre nos deux peuples, maintenant tout entiers voués aux oeuvres de coopération dans la paix.

Il n'empêche qu'elle est étrange, la cérémonie d'aujourd'hui. Voici que vous donnez le Prix de la Paix à un ancien prisonnier de guerre de l'Armée allemande, un prix qui reste, malgré tout, littéraire à un vieux militant de la Négritude. Etrange, vraiment, cette cérémonie, qui exprime bien ce temps de violence et de confusion, mais d'aube et de clarté, que nous vivons en cette seconde moitié du XXème siècle. Etrange donc et pourtant signifiante. Car ce poète-prisonnier, vous n'avez trouvé aucune parole de haine dans ses poèmes de guerre. Et le militant de la Négritude s'est voulu, en même temps, militant de la Civilisation de l'Universel.

Depuis la deuxième Guerre mondiale, tous les continents, toutes les races, toutes les nations, mieux: toutes les civilisations, nous sommes, nolentes, volentes, engagés, sans retour, dans le processus de totalisation et de socialisation humaines. Pierre Teilhard de Chardin l'avait pressenti, déjà, entre les deux guerres, avant que les bombes atomiques, les avions supersoniques, les vaisseaux cosmiques et les satellites de communication n'eussent confirmé qu'il n'y a plus de terres inconnues ni ignorantes; qu'il n'y a plus de nations totalement indépendantes s'il y a encore des peuples qui se battent pour vivre indépendants ou, simplement, pour survivre. Mais, précisément, les affrontements, confrontations et contestations, les différends, les guerres, voire les famines ne seraient pas si dramatiques, parfois si tragiques, s'ils n'étaient à l'échelle des nations, des ethnies, des continents. Ce qui est la preuve que, grâce aux progrès de la culture, des sciences et des techniques, nous sommes devenus, au cours de ce siècle, ouverts les uns aux autres, proches les uns des autres, pressés les uns sur les autres, mêlés les uns aux autres, corps et âmes. La seule leçon à tirer de cette interdépendance planétaire est qu'il nous faut nous arranger à l'échelle de l'Universel: par et dans la Paix. Car la puissance matérielle des peuples développés est telle qu'elle peut, à tout moment, anéantir l'espèce humaine, cependant que la puissance de révolte des peuples sous-développés - les deux tiers de l'humanité - n'est pas moins destructive. Mais qu'est-ce au juste que la Paix? Avant de répondre à la question, je soulignerai que le concept de paix est à la base de la société, voire de l'ontologie nord-soudanienne. Dans toutes les langues de mon pays, les salutations et les «au revoir» tournent autour de la paix: «As-tu la paix?» «Reste en paix!»
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